Samedi 31 janvier 2009 6 31 /01 /Jan /2009 14:19
A l’heure où une grande part d’individus évolue, à travers le monde, dans un environnement riche, voire saturé d’informations, une denrée s’est, en contrepartie, raréfiée : il s’agit de l’attention de ces mêmes individus, qui ne peut se consacrer à l’intégralité des flux d’information, et doit donc faire un choix parmi les objets sur lesquels se concentrer, au détriment d’autres. Enoncé dès 1971 par le prix Nobel d’économie Herbert Simon, le modèle de l’économie de l’attention semble, plus que jamais, devoir se vérifier par les diverses évolutions qu’ont connues les nouvelles technologies au court des ces dernières décennies. Parallèlement à cette théorie s’est développée, à partir de l’article « Long Tail » de Chris Anderson dans le magazine Wired , une théorie du même nom, concernant le cas particulier de l’économie des biens culturels à l’ère numérique, et selon laquelle l’offre quasiment illimitée de l’Internet permettrait de diversifier les choix des consommateurs et d’augmenter le nombre de produits demandés rarement.

Maître de conférence en sciences de l’information, Olivier Ertzscheid propose, sur son  bloglink, d’expliquer ces deux analyses à la lumière de la notion de la recommandation. Pour ce chercheur, le modèle de l’économie de l’attention permettrait d’expliquer le marché numérique dans son ensemble, au niveau macroéconomique, quand la théorie de la Long Tail permettrait d’en comprendre la segmentation au niveau des produits. Ces deux analyses, de l’économie de l’attention et celle de la Long Tail, nous poussent notamment à réaliser que nous évoluons vers de nouveaux modèles économiques en rupture, même si ceux-ci semblent peiner à se frayer un chemin et à s’installer de manière sûre et durable. Qu’il s’agisse de commentaires sur Amazon, d’applications sur Facebook, de liens sur Twitter ou même d’informations émises par des journalistes, les systèmes de recommandation concrétisent ces deux théories en animant ce marché virtuel, par la création de liens et d’influence entre les divers acteurs.

Mais si le système de la recommandation semble, aujourd’hui, cristalliser, régir et animer cette économie de l’attention, de nombreux chercheurs semblent travailler à faire glisser les points de vue d’une économie de la diffusion à une économie de l’accès, en créant des systèmes permettant aux internautes de reprendre le contrôle des données concernant leur attention, qu’elle soit implicite ou explicite. Ces expériences, encore jeunes et bien souvent tâtonnantes, tendent toutefois à établir de nouveaux principes, dans l’objectif de mettre en place des systèmes non plus en rupture et bancals, mais viables. 
 

Le modèle macro-économique de l’économie de l’attention
Comme nous l’avons évoqué précédemment, l’économie de l’attention repose sur l’idée que dans un monde saturé de messages, la ressource rare est l’attention. Dès lors, dans une économie de l’attention, les internautes choisissent les objets sur lesquels ils portent leur attention. En échange de son attention, l’internaute bénéficie de services, qui peuvent l’aider à mieux se repérer parmi les informations disponibles, selon ses besoin et ses désirs, comme par exemple les services permettant de filtrer les informations, les moteurs de recherche ou les flux RSS personnalisés . Comme l’a souligné Kevin Mellet, membre d’Orange Labs, lors d’une session du Social Media Club France , la question du filtre de l’information apparaît d’autant plus grande qu’elle permet d’investir de manière pertinente son attention dans un flux d’information maîtrisé, même s’il l’est par des machines, et donc d’obtenir un bon «rappport qualité du contenu/quantité d'attention que j'y ai allouée».

Dans une économie de l’attention, les biens matériels passent donc apparemment au second plan. L’objectif ultime, restant, certes, pour les entreprises de réussir à établir une transaction finale avec l’internaute. Mais le système qui prévalait jusqu’alors, et selon lequel un consommateur achetait puis bénéficiait de son produit, comme lorsqu’il achetait un journal papier pour pouvoir en tourner les pages et le lire, ne prévaut plus. Désormais, du point de vue des entreprises, attirer l’attention d’un internaute devient primordial, quitte à devoir patienter pour tout retour sur investissement.

En effet, comme le souligne Richard A. Lanham, auteur de economics of attention, l’argent ne suit pas forcément , même lorsque vous avez réussi à capter l’œil du potentiel consommateur. C’est ainsi que les internautes sont en mesure d’accéder aux articles du même journal qu’ils feuilletaient précédemment, mais cette fois-ci en ligne, et gratuitement, et parfois même sur une page Web exempte de tout publicité grâce à l’installation de logiciels les supprimant. L’objectif, dans un premier temps, est d’attirer son attention, afin d’obtenir l’opportunité de l’intéresser à sa marque. Du point de vue des sites Internet, l’objectif est d’attirer l’attention de l’internaute par son contenu, dans l’espoir de lui soumettre les publicités pour lesquels les annonceurs auront acheté des espaces. A plus long terme, et comme le note Michael Goldhaber, l’attention permettrait à celui qui la capte, de pousser celui qui l’investit à agir.

D’où l’importance, pour les créateurs de contenus et d’objets publicitaires, de proposer des éléments pertinents à l’internaute, afin que celui-ci s’attarde, et créée davantage d’opportunités d’investir son attention. Du point de vue de l’internaute, tout ou presque tout bien matériel étant disponible à l’ère numérique, à partir de l’instant où celui-ci investit toute son l’attention , il lui est presque possible de tout obtenir. Le temps et la densité d’attention qu’il pourra accorder à la recherche de ce bien matériel élargira l’éventail des possibilités, et, au contraire, la diminution de l’intensité de son attention réduira le choix entre les produits matériels disponibles. Néanmoins, vous pouvons d’ores et déjà remarquer que ces informations d’attention laissées par les internautes sont pour la majeure partie d’entre elles, propriété des sites Internet qui les stockent et les utilisent, sans que les internautes ne puissent véritablement les exploiter afin d’optimiser leur propre navigation et accéder de manière plus pertinente aux informations ou au biens matériels désirés.


La segmentation de la Long Tail
En 2006, Chris Anderson partait de l’exemple d’un livre mineur et rapidement oublié, dont le succès a explosé, plus de dix ans plus tard, grâce aux commentaires des utilisateurs d’Amazon ayant apprécié un livre au thème semblable, pour expliquer la théorie de la Long Tail, ou de la longue traîne, selon laquelle Internet ayant ouvert aux consommateurs une quasi infinité de produits disponibles, les goûts et les intérêts s’éloignent plus facilement des produits culturels calibrés pour le grand public, vers des secteurs de niche, où certes, la demande est plus faible pour chaque produit, mais proportionnellement plus grande que celle des hits eux-mêmes. Pour l’auteur de cette article, l’avenir des marchés culturels résiderait donc dans « les millions de marchés de niche cachés au fin fond du flux numérique ». Un système viable, dans la mesure où le Web règle la double problématique du stockage des produits peu demandés et de l’éloignement physique des clients potentiels.

Selon Olivier Ertzscheid, la longue traîne s’appliquerait donc tout au moins aux produits culturels, et tiendrait lieu de segmentation. Si aucune étude n’a encore pu démontrer que d’autres secteurs compteraient parmi les bénéficiaires de ce modèle, nous pouvons avancer que certains secteurs, de manière générale les secteurs économiques où les achats s’avèrent être impliquants pour le consommateur et où le choix serait large, comme par exemple la mode, seraient également susceptibles de suivre le même modèle de développement de la longue traîne, sur le Web.

En ce sens, si Internet semble attirer les foudres de secteurs économiques l’accusant de les mener à leur perte, comme la presse, d’autres secteurs paraissent tirer leur épingle du jeu. Contrairement à toute attente, le secteur de la musique, souvent à l’initiative de demandes auprès de l’Etat de législations contre la gratuité de certains services culturels, a également, à travers I-tunes, trouvé un leader réussissant, lui aussi, à tirer des bénéfices de ce modèle de développement numérique. L’audiovisuel, souvent cité en exemple comme secteur victime des téléchargements, cherche également à trouver son équilibre. Un équilibre que semble avoir trouvé l’équipe de Monty Python, qui a vu ses ventes de Dvds augmenter de 23 000%, suite à la diffusion gratuite de sketchs. 

Encore non appliquée à d’autres secteurs que celui des biens culturels, la théorie de la Long Tail permettrait de comprendre les grandes tendances du marché en ligne du secteur, par la segmentation en marchés de niches, rendus viables par les magasins virtuels potentiellement accessibles à tous.


Des modèles économiques en rupture
Si l’économie de l’attention semble, selon Olivier Ertzscheid, le « modèle macro-économique » permettant d’expliquer les mutations actuelles du paysage du Web, certains secteurs en crise semblent difficilement l’accepter et s’adapter aux bouleversements en cours. C’est le cas de la presse traditionnelle, dont les grands pontes se sont récemment tourné avec vigueur vers Google, considéré comme un concurrent déloyal . Julien Billot, Directeur numérique et new business, Lagadère Active, a notamment qualifié le géant américain de « prédateur».

En réponse à cela, Josh Cohen, responsable de Google News, a cherché le consensus. Parmi les objectifs proposés, sont apparus celui de rendre les sites de journaux plus visibles, ou celui encore de pousser les internautes à rester davantage sur ces sites. Soit deux mesures allant dans le sens de l’économie de l’attention. Et de conclure que si « le journalisme de  qualité est d’une importance capitale, le modèle d’affaires pourrait bien ne plus être le même à l’avenir ». Un consensus vers lequel ne tend pas le blogeur Narvic, qui dans son article rebondissant sur la rencontre entre Josh Cohen et les responsables de la presse , se place non plus du côté des diffuseurs, mais plutôt de celui des internautes, dans une économie de l’accès.

En se positionnant ainsi, l’auteur du virulent billet affirme que le problème, plus profond, concerne l’attention que les internautes ne veulent plus accorder à des contenus qui ne seraient plus pertinents. L’économiste de l’Université de Berkeley et chercheur chez Google Hal Varien  ne voit, quant à lui, aucun changement entre l’ancien modèle, qui consistait à fournir au sein des magazines, du contenu pertinent attirant l’œil vers des publicités liées, et le nouveau modèle proposé par le Web, hormis le fait que l’achat d’espace se négociait avant sortie des magazines, et que désormais, les enchères attribuent en temps réel l’espace pour insertion sur le Web. L’économie de l’attention ne serait-elle donc qu’une évolution numérique du « temps de cerveau disponible » énoncée par Patrice Le Lay ? 

D’autre part, la perception que les professionnels de la communication ou du marketing ont des audiences dont il faut capter l’attention a, quant à elle, également du évoluer. Si la théorie de l’audience atomisée, perçue comme totalement influencée par les stimulis extérieurs, n’a plus court depuis longtemps dans les sciences de la communication, celle de l’audience active des Culturals Studies a également fait place à la théorie de l’audience interactive, qui participe, interagit, fait partie intégrante du processus de fabrication, de transformation et de diffusion des éléments de communication. Facebook s’est saisi, en 2008, de cette approche pour lancer le produit  « Engagement Advertisements »   permettant aux annonceurs d’interagir avec les potentiels consommateurs. Les principaux éléments mis par Facebook à la disposition des annonceurs sont la possibilité de permettre aux internautes de commenter les publicités, la création de cadeaux virtuels animés aux couleurs de la marque, ou encore la création de pages de fans.


Le système de la recommandation
Selon Olivier Ertzscheid, la recommandation pourrait être considérée comme le système alimentant l’économie de l’attention. Comme nous l’avons évoqué plus haut, qu’il s’agisse de commentaires sur Amazon, d’invitations envoyées par des amis pour jouer à un jeu concours en ligne, apportant ainsi à celui qui nous a recommandé plus de chances de remporter les lots, les invitations à intégrer des applications dans son compte Facebook, les incitations à recommander ou les recommandations à notre adresse se multiplient sur les sites Internet à l’heure actuelle.

Ce système partage les internautes, comme le note Olivier Ertzscheid, quant à la question des incidences sur la diversifications des ventes, annoncée par la Long Tail. Ce système de recommandation semblerait, selon une étude citée par le chercheur, augmenter la diversification de produits au niveau individuel : les individus se procurent des produits relativement plus hétéroclites que lorsqu’ils se passent de recommandations. Mais, inversement, réduire cette diversification au niveau global, en raison du système de filtrage collaboratif, qui privilégie les produits ayant un historique de vente suffisant, ce qui semblerait confirmer la théorie de la Longue Traîne.

Je rajouterais, et suivrais ainsi l’analyse de l’AFP sur l’économie de l’attention , que la réputation joue également un rôle, aux côtés de la recommandation. Comme le note Michael Goldhaber dans le compte-rendu de sa conférence, on accorde souvent son attention à un objet qui a été recommandé par des entités en qui on a confiance, dont la réputation est forte et positive. Un individu dont la réputation est forte et reconnue peut donner la parole à un autre individu, en lui accordant ainsi son crédit. En transposant cette théorie sur Internet, nous pourrions donc avancer qu’il existe des recommandations à plusieurs vitesses, selon l’émetteur, et le perception qu’a le récepteur de l’émetteur. Cette question est également posée par Olivier Ertzscheid, lorsque celui-ci évoque le problème de la « prime à l’ami », qui implique une hiérarchisation dans les recommandations.
 Nous avons déjà évoqué le fait que l’un des secteurs particulièrement en crise à l’heure actuelle se trouve être la presse.

Dans un article faisant le parallèle entre l’économie de l’attention et une démonstration de violence de la part de terroristes souhaitant attirer l’attention de la communauté internationale, David Nordfors  pointe du doigt une réalité qui prend tout son sens pour le futur. Le métier de  journaliste ne consiste pas à observer, mais bien à attirer l’attention de l’audience vers un événement particulier. Selon L’AFP, le rôle que devra, à l’avenir, jouer la presse auprès du public, sera principalement de l’aider à naviguer parmi le flot d’informations, et lui recommander des objets sur lesquels porter son attention. Ici encore, la recommandation, de journalistes qui jouissent d’une certaine réputation, semble devoir prendre une place prépondérante.



La réappropriation par les utilisateurs
Jusqu’à maintenant, le système de l’économie de l’attention a surtout été compris et exploité dans un fonctionnement d’économie de la diffusion, les annonceurs cherchant à cerner les goûts et les intérêts des consommateurs potentiels, en stockant leurs informations liées à leur attention, afin de leur proposer des publicités ciblées ou des résultats de moteurs de recherche insérés par inclusion. Dans cette optique, les sites Internet ont toujours considéré que les informations de l’attention des internautes sont leur propriété, et une ressource précieuse à exploiter. Ainsi, les informations relatives à l’attention, explicite ou implicite, des internautes, se trouve stockée dans des silos, des compartiments aux cloisons étanches, d’un site Internet à l’autre. Certaines sociétés, comme Amazon, stipulent même clairement dans ses clauses, que les informations concernant les consommateurs lui appartiennent.

L’un des challenges à venir dans l’économie de l’attention consiste donc à réussir à retourner cette tendance, d’une économie de la diffusion bénéfique uniquement aux sites Web, à une économie de l’accès, dans laquelle l’internaute pourrait reprendre le contrôle de ses informations liées à son attention, et ainsi optimiser à la fois sa navigation et ses relations avec les vendeurs potentiels, dans le cadre non plus d’un Customer Relationship Management, mais d’un Vendor Relationship Management , où les deux parties seraient gagnantes dans la mesure où l’internaute naviguerait d’un site à l’autre en optimisant ses visites par la conservation de ses informations. Au-delà du simple intérêt publicitaire, l’information de l’attention doit donc être pensée et désormais considérée comme un moyen de créer un filtre personnel permettant d’accéder à une information pertinente, quel que soit le site visité.

Si, comme le remarque l’AFP, certaines sociétés de la Silicon Valley ont en vain essayé de mettre en place un système dans lequel les internautes pouvaient vendre leurs informations d’attention aux marketeurs du Web, il semble probable que l’idée de créer une sorte d’identité numérique rassemblant toutes les informations éparpillées d’attention, en vue d’une utilisation pertinente d’Internet, devrait davantage séduire les internautes.

L’une des difficultés à laquelle devront faire face les promoteurs d’une telle tendance, comme l’association Attention Trust , sera de convaincre les vendeurs des sites Internet de permettre aux internautes d’externaliser cette précieuse information concernant son attention  et de créer un consensus entre concurrents, pour qui cette information représente un enjeu de taille. Attention Trust a tenté d’élaborer une ébauche de principes visant à servir de base à la construction de cette nouvelle ère de l’économie de l’attention . Le premier principe concerne la propriété des informations, qui revient aux internautes, libre de les contrôler en les stockant dans le lieu de leur choix. Vient ensuite le principe de mobilité, stipulant que les informations peuvent être transportées de manière sécurisées. Selon le troisième principe, les internautes devraient être en mesure de payer en attention n’importe quel objet les captivant. Enfin, les internautes devraient savoir exactement comme les informations liées à son attention sont utilisées.

Au-delà du problème posé par les réticences des sites Internet de rétrocéder ces informations se pose le problème de la technique. L’idéal semblerait de pouvoir découpler les outils permettant de capturer l’attention, ceux qui permettraient de la stocker, et les services permettant son enregistrement. Ainsi, en créant diverses phases de l’extraction des informations à leur utilisation, les informations seraient utilisées de manière optimale et sécurisée. L’association Attention Trust s’est d’ores et déjà attachée à la mise en place d’un outil, Attention Record, permettant d’enregistrer ses informations afin de les exploiter. D’autres sociétés, comme Dataportability  ou encore APML , se sont également lancées dans la course à la réalisation de formats standards permettant aux internautes d’utiliser leurs informations.

Si l’économie de l’attention semble, aujourd’hui, encore devoir être bouleversée par la mise de place de recommandations découlant de la réappropriation par les internautes des informations liées à leur attention, cette tendance n’en est, à l’heure actuelle, qu’à ses balbutiements. Les deux problématiques que le secteur aura à résoudre à l’avenir semblent être d’une part celui d’un consensus entre les sociétés en ligne concernant l’acceptation de rétrocéder les informations aux internautes, et un consensus  autour des formats standards.

Deux challenges nécessaires à la réalisation d’une économie de l’attention inversant la tendance, d’une économie de la diffusion à une économie de l’accès, avec, en son centre, un internaute contrôlant ses informations et les utilisant dans le but d’optimiser sa navigation et son accès à travers des recommandations, à des informations pertinentes au regard de celles-ci.



Références

AFP, « Etats Généraux : Google en position d’accusé », 2009 link

AMMIRATI Sean, « Vendor Relationship Management » 2007 link

ANDERSON Chris, « The Long Tail », 2006 link

www.apml.org link

http://attentiontrust.org/ link

www.dataportability.org link

ERTZSCHEID Olivier, « Economie de l'attention et marché de la recommandation », 1997 link

GIZMODO, «  Les Monty Python augmentent leurs ventes de 23 000% en offrant gratuitement leurs sketchs », 2009
link

GOLDHABER Michael, « The attention economy and the Net », 1997 link

ISKOLD Alex, « The Attention Economy: An Overview », 2007 link

ISKOLD Alex, « Towards the Attention Economy: Will Attention Silos Ever Open Up? », 2007 link

MANUS Richard (Mac), « Attention Economy: All You Need To Know », 2007 link

NARVIC, « La presse est tombée par terre, c’est la faute à Google », 2009  link

NORDFORS David, « Scaring up an audience in the attention economy », 2009 link

OWYANG Jeremiah, « What Facebook’s New ‘Engagement Advertising’ Means to Brands » 2008  link

PLATINI Pierre-Yves, « Microblogging and real-time - Session proposal - SMC Paris », 2008 link

SCHERER Eric, « L’économie de l’attention », 2008 link 

THE UNIVERSITY OF CHICAGO RPESS, « Lanham, Richard, An interview with », 2006  link

WALL STREET JOUNRAL, « Economics according to Google », 2007  link
Par Marie
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Jeudi 22 janvier 2009 4 22 /01 /Jan /2009 17:45
Les NTIC, un nouveau technological gap entre zones économiques mondiales ? C’est ce qu’affirment les auteurs de l’ouvrage collectif Géopolitique de l’Europe(1) , lorsqu’ils avancent qu’actuellement, « le faible dynamisme européen s’explique partiellement par son absence de rôle moteur dans les innovations scientifiques et techniques de la 4e révolution technologique, celle des nouvelles technologies de l’information et de la communication. »

Nommé le 2 avril 2008 Secrétaire d’Etat chargé de la Prospective, de l’Evaluation des politiques publiques et du Développement de l’économie numérique, Eric Besson a fait de ce retard du vieux continent, et donc, plus précisément de la France, son cheval de bataille. Dès sa nomination, celui-ci a mis en place le plan France Numérique 2012, après consultation ouverte des citoyens français, dans le cadre des « assises du numérique»(2). L’objectif ? Selon les propres mots d’Eric Besson, « replacer la France parmi les grandes nations numériques à horizon 2012 » , face aux géants américains et asiatiques. Et pour permettre à tous d’appréhender sa vision de l’espace numérique et du potentiel qui lui semble être corollaire, concernant notamment les relations entre citoyens et Etat, il publiait, la même année, La République Numérique.  Au centre de la problématique de cet essai, la question de l’émancipation de l’homme par ce qu’il nomme la « révolution technique », et son incidence sur la démocratie : menace ou chance ? 

Développée au cœur de l’introduction et du quatrième et dernier chapitre de l’ouvrage, intitulé « Internet et la démocratie : un projet politique », la conception d’Eric Besson quant aux perspectives offertes par Internet à la sphère politique, qu’il s’agisse du citoyen ou de l’élu, s’articule autour d’une double approche antinomique. D’une part une approche utopiste d’Internet, décrit comme l’espace par excellence où pourrait s’exercer une démocratie totale. D’autre part une approche circonspecte d’ Internet,  décrit comme un espace menaçant de contre-pouvoir, qui pourrait être amené à concurrencer le pouvoir Etatique. Bénéfique, néfaste ? Comme nous allons le voir, la dialectique d’Eric Besson entrelace sans cesse les deux points de vue, mêlant confiance et méfiance vis-à-vis des technologies.. 

Dans la lignée des courants utopistes
« Internet est un outil républicain. Internet est progressiste. Internet est déjà un vecteur d’émancipation individuelle et de développement collectif et il est amené à le devenir davantage.» En introduisant ainsi son essai, Eric Besson marque d’entrée de jeu sa volonté de s’inscrire dans la lignée, initiée par  les sociologues fonctionnalistes(3) , des théoriciens ayant voulu voir dans les nouvelles technologies une occasion de réinventer une démocratie plus proche de son sens étymologique. 

Formulée dès les années 50 par Wiener, la vision utopiste des technologies comme vecteur de démocratie a d’abord pris la forme d’une perception de l’informatique comme moyen de rationaliser le pouvoir, en le soustrayant aux décisions imprévisibles dues aux émotions humaines. Une aspiration que l’on retrouve dans Metropolis, le dessin animé japonais de 2002 au sein duquel une machine est créée dans l’optique de gouverner de manière impartiale. Cette théorie, dont on ne retrouve chez Eric Besson que la volonté de créer par l’informatique une démocratie plus transparente, est notamment critiquée par Thierry Vedel(4) , qui y voit une disparition du droit citoyen, face à ce pouvoir rationalisé. D’autre part, celui-ci rappelle qu’Habermas considérait cette séparation entre gestion des problèmes et débat public comme dangereuse, dans la mesure où elle risquait fort de dépolitiser les foules. Herbert Marcuse, quant à lui, voyait également dans la rationalité, un moyen non pas de libérer mais d’asservir les individus.(5) 

Une vingtaine d’années plus tard, l’informatique des théories utopistes s’est déplacée du sommet d’où elle devait régner équitablement, pour intervenir localement, en créant un lien vertical entre élus et citoyens et horizontal entre citoyens, notamment grâce à la télévision. Plus proche de la représentation proposée par Eric Besson d’une « agora numérique » où chacun, citoyen comme élu, aurait la parole, ce type de théories semble, d’une part, devoir être critiquée par Clay Shirky, qui voit dans la télévision non un instrument de dialogue, mais seulement d’information à sens unique. D’autre part, cette idée d’agora numérique semble peu applicable à la France, toujours selon Thierry Vedel, qui avance que la tradition française voudrait que les citoyens attendent de l’Etat qu’il les guide, sans chercher outre mesure à participer à l’avancée du débat. Un point de vue également partagé par Thierry Baudin, ancien responsable de la construction d’une politique d’innovation au Ministère de l’Industrie, qui avançait lors de son intervention aux Mardis de l’Innovation du CNAM en Novembre dernier, que les scénarios de la connaissance en France procédaient par prophétie, donc descendaient du haut de la hiérarchie, des individus influents, vers les citoyens, contrairement à d’autres aires culturelles, où l’on procède par méditation, en agrégeant les efforts de chacun. Pourtant, nous pourrions alors nous interroger sur le succès du crowd-sourcing, en France. Si la culture française semble si peu propice à la réflexion et la construction collective, comme expliquer le succès de versions francophones de sites collaboratifs comme Wikipédia ? 

Les années quatre-vingt-dix ont vu, avec l’émergence du réseau Internet, organisé de manière « anarchique, égalitaire et coopérative » , apparaître des courants prônant jusqu’à l’indépendance de cette nouvelle entité qu’ils nomment alors le cyberespace. En 1995 et 1996, John Perry Barlow (6)  puis Mark Poster (7) rédigeaient les articles fondateurs de cette mouvance projetant dans les nouvelles technologies en ligne l’espoir de nouvelles formes de démocratie, et non le prolongement de la démocratie telle qu’elle s’exerce déjà dans le monde physique. Une démocratie déterritorialisée, comme le déclare John Perry Barlow : « We have no elected government. […] I declare the global social space we are building to be naturally independent of the tyrannies you seek to impose on us. » Une démocratie retrouvée, après la précédente division des citoyens par l’apparition de la télévision, un retour virtuel mais décuplé et élargi des lieux de rencontre et de débats. Une démocratie où l’hédonisme serait teinté de solidarité, et où les relations politiques ne se constitueraient plus de manière verticales, des citoyens vers les élus et vice-versa, mais de manière horizontale, dans l’objectif d’agréger les aspirations et les opinions de chacun vers un consensus général.

Les trois thèmes centraux, lorsque l’on évoque Internet comme outil de la démocratie, sont liés d’une part à l’information, qui permet au citoyen d’avoir toutes les clés en main pour comprendre les enjeux, d’autre part au débat, auquel il lui est permis de participer, et enfin à la prise de décision, qui découle de cette discussion collaborative.

Maintenant que nous avons brièvement resitué l’évolution des théories utopistes à travers l’évolution des techniques, observons dans le texte d’Eric Besson comment ; et avec quels arguments ; ces trois questions sont traitées.

Internet comme espace démocratique
Considéré comme un nouvel espace vierge à investir, utilisé par des internautes drapés derrière l’anonymat, Internet peut sembler propice à l’émergence d’une certaine forme de démocratie, érigée hors des règles que nous connaissons jusqu’alors dans le monde physique. Pourtant, contrairement aux proclamations d’indépendance que nous avons évoquées précédemment, Eric Besson voit dans ce nouvel outil un moyen, non pas d’établir une cyberdémocratie, mais bien d’optimiser localement, au sein des frontières des Nations physiques, la démocratie en place.

Communication versus information
L’un des premiers arguments formulé par le Secrétaire d’Etat concerne l’opportunité offerte par Internet aux citoyens d’être « plus informés, plus conscients et donc plus respectueux de la chose publique ». Il  évoque notamment l’utilisation de l’e-mail, et sa capacité à transmettre massivement et partager du contenu et du forum, grâce auquel des débats peuvent se cristalliser autour de thématiques précises. Deux outils de communication principalement horizontaux, donc, où les citoyens échangent entre eux, soit parce qu’ils y ont été incités en recevant un mail qu’ils choisissent ou non de transmettre, soit parce qu’ils ont décidé de se rendre sur une plate-forme d’échange, dont ils connaissent généralement la thématique ou la « ligne éditoriale ». Nous pouvons d’ores et déjà remarquer que dans ces deux cas, l’internaute doit prendre une part active à cet accès au savoir, et qu’il est rarement, voire jamais, confronté directement à un élu quelconque. Plus qu’une société de l’information, nous pourrions parler d’une société de l’attention, dans laquelle les individus choisissent de se tourner vers telle ou telle information disponible.

Eric Besson poursuit par l’idée qu’« en moins de quinze ans, Internet a donné à un milliard et demi d’humains l’accès à presque toute la connaissance disponible. Pour peu que son foyer ou son lycée dispose d’une bonne connexion, un adolescent peut désormais se nourrir de tout ce qui est nécessaire à son édification »… Et pour peu que ce lycéen s’intéresse à cette connaissance disponible ! Dominique Wolton met en garde contre cette confusion communément effectuée entre communication et information. En effet, selon lui, « Avec la mondialisation de l’information, le moindre événement est rendu visible, et apparemment plus compréhensible. Pour autant,  il n’y a pas de lien direct entre l’augmentation du nombre d’informations et la compréhension du monde. Telle est la nouvelle donne du siècle qui s’ouvre : l’information ne crée pas la communication ».

La chasse à l’information
En effet, comme le rappelait Didier Lombard lors de sa conférence de presse à La Cantine en Septembre dernier, l’internaute « n’est plus une extrémité froide, mais en proie à une effervescence due au fait qu’il est désormais branché à tout le reste du réseau. Il se trouve potentiellement relié à son ensemble ». Mais le fait qu’il se trouve potentiellement relié à l’ensemble des informations véhiculées sur Internet n’implique pas qu’il puisse, ou même qu’il souhaite y accéder. La communication sur Internet n’implique pas l’accès à l’information. Pour cela, l’internaute doit être actif, et ou faire partie de sous-réseaux proches également intéressés par et acteurs de la transmission de l’information. En d’autres termes, échanger n’est pas forcément informer ou être informé.

Comme le relève Jean-Michel Salaün (8) , « la connaissance sur le Web ne s’acquiert pas dans le texte lui-même, mais bien dans l’acte de naviguer d’un site à l’autre ». Cette action doit donc être volontairement initiée par l’internaute. Ce sont les liens qui permettent d’accéder à l’information. Des liens glanés au gré de la navigation, des liens transmis par un tiers, ou bien, principalement, des liens directement trouvés par le biais de moteurs de recherche. Mark Heyer, cité dans le même ouvrage, compare les différents types de lecture qui existent aux diverses méthodes de procuration de nourriture. La lecture du roman y est assimilée à l’acte de brouter, celle des journaux s’apparente à de la cueillette, tandis que l’utilisation d’encyclopédies, dans lesquelles le lecteur désire trouver une information précise, fonctionnerait comme la chasse. La recherche d’informations par le biais de moteurs de recherche pourrait donc également être comparée à ce type de lecture. Dans ce cas, l’internaute agit donc, et ne peut attendre que le lien lui soit fourni par le hasard de la navigation, ou par la réception de l’e-mail d’un tiers. Ceci semble donc instaurer un fonctionnement « organisé non plus en fonction d’une lecture continue ou d’une récitation à haute voix, mais selon les paramètres les plus susceptibles de correspondre à des besoins spécifiques de lecture et d’information. »

L’information par tous et pour tous
Internet, un moyen de « favoriser l’essor et la reconnaissance de ceux que l’on ne voit pas et que l’on entend jamais » ? On peut opposer à cette vision utopique d’Eric Besson le fait que la majeure partie de ceux qui informent et prennent la parole sur la toile possèdent initialement un savoir et une capacité à prendre la parole. Ceci est vrai pour les sites Internet, mais également les blogs les plus influents qui sont, pour une grande partie d’entre eux, tenus par des journalistes ou des intellectuels aptes à analyser et à offrir leur point de vue construit, même si chaque internaute est potentiellement en droit de s’exprimer sur Internet, et ce malgré les restrictions locales. Dans la figure même de l’agora numérique proposée par Eric Besson réside sa limite : chacun peut prendre la parole, mais doit apporter, proposer et savoir exprimer l’information qu’il souhaite exposer aux yeux de tous. Contrairement à ce que le Secrétaire d’Etat affirme, lorsqu’il écrit que « l’internaute qui se connecte abandonne comme une défroque inutile tous les marqueurs externes de sa vie réelle », les disparités et les habitus sociaux semblent jouer dans l’utilisation que font les citoyens d’Internet. Il semble peu probable qu’un citoyen désabusé, désintéressé depuis toujours par la politique et peu enclin au débat et à la réflexion, devienne soudainement  passionné et impliqué dans les débats politiques online.

Après les disparités sociales, la question des disparités mondiales semble devoir être soulevée. En effet, comme le relève Dominique Wolton (9), « Les hommes d’un bout à l’autre de la planète ne sont pas intéressés par les mêmes choses… ni ne font le même usage des informations. » Le rapprochement par l’outil technologique met en lumière l’importance des disparités culturelles, et donc des disparités dans la recherche de l’information. Si les internautes sont donc potentiellement tous reliés, les cultures et les groupes sociaux dont ils relèvent semblent donc devoir en partie déterminer leur utilisation de cette gigantesque bibliothèque qu’est l’Internet. Plus inquiétant, selon Dominique Wolton, « longtemps considérée comme un facteur d’émancipation et de progrès, l’information peut devenir un facteur d’incompréhension, voire de haine. L’information ne suffit plus à créer la communication, c’est même l’inverse. En rendant visibles les différences culturelles et les inégalités, elle oblige à un gigantesque effort de compréhension. Le monde est devenu un village global sur plan technique, il ne l’est pas sur le plan social, culturel et politique. »


Une question de formats
Si Eric Besson concède que le traditionnel duo texte - image fixe utilisé traditionnellement dans l’imprimerie et aux débuts d’Internet n’attirait que les internautes les plus initialement intéressés par les sujets évoqués, celui-ci place dans le format vidéo l’espoir que les internautes classiquement les moins demandeurs d’information s’y intéressent, par assimilation avec la télévision, media populaire. Or, si la vidéo en ligne et la télévision peuvent sembler proches, par ils ne procèdent, encore une fois, pas de la même manière. Quand un téléspectateur est abreuvé d’un flux continuel sur lequel il ne possède que l’unique pouvoir d’éteindre la télévision ou de changer de canal, l’internaute peut choisir quel extrait vidéo il souhaite visionner. Il peut le recevoir, le transmettre, le visionner à nouveau et même parfois le commenter. En revanche, si Eric Besson voit dans ce format un moyen d’aplanir les disparités entre les niveaux disparates d’accès à l’information, il convient de noter qu’une vidéo Internet, de format court comme c’est souvent le cas, rend difficile la mise en perspective de l’information au sein d’un contexte plus général. Si une vidéo en ligne dénuée de toute contextualisation peut s’avérer informative, elle ne peut se limiter qu’à un fait, et non à une explication pédagogique permettant au citoyen d’acquérir les clés pour comprendre les enjeux. Lorsqu’elle est, en revanche, combinée à d’autres formats dans un récit multimédia, comme le Voyage au bout du charbon créé par Le Monde (10), elle apporte l’aspect attractif permettant de véhiculer de manière plus ludique des informations qui pourraient d’ordinaire désintéresser une partie de la population.

Une vision occidentale
Nous avons pour habitude d’appréhender Internet comme une entité égalitaire, où une seule et même législation serait en vigueur. Il convient toutefois de rappeler que l’Internet est aussi disparate que peut l’être notre planète. Comme le concède Eric Besson, allant ainsi à l’encontre de sa démonstration, Internet est « à l’image de notre monde », disparate, et soumis aux lois locales. Régulièrement, Reporters sans frontières établit une carte mondiale des « ennemis d’Internet » (11), confirmant ainsi le fait que les gouvernements interviennent et régissent localement pour façonner leur propre Internet, exempts de sites allant à l’encontre de leurs idéaux, de leurs cultures, de leurs visions du monde.

Eric Besson omet à de nombreuses reprises de prendre en compte ce paramètre et se place d’un point de vue exclusivement occidental, selon lequel Internet offrirait « à chacun un accès illimité à la connaissance et à l’information » et permettrait « dans tous les pays l’élévation de tous » grâce à ce « progrès dont l’humanité sortira grandie ». Ce discours vient à l’encontre de ce que montre l’association Reporters sans Frontières : « chacun » n’accède pas, à la surface du globe, à une quantité illimité d’information. Pis, certains citoyens peuvent être punis pour leur prise de parole, comme l’a montré l’emprisonnement du cyberdissident chinois  Hu Jia, qui a reçu en décembre dernier le Prix Sakharov pour la liberté de penser.  Ceci reste également vrai pour des nations se targuant d’être de grandes démocraties, comme les USA : nous nous souvenons tous de l’affaire Yahoo, à l’issue de laquelle le site avait du retirer de la vente des objets nazis. Et si, comme Eric Besson l’affirme, « Internet donne accès à l’information de la façon la plus libre et ouverte : quel que soit le moment, à tout endroit du globe, quelle que soit sa provenance », encore faut-il inversement pouvoir y accéder. D’autre part, Eric Besson avance que société de communication, donc occidentale, rime avec « élévation », et que « les nouveaux réseaux apporteront in fine un progrès dont l’humanité sortira grandie ». Il hiérarchise par là même les divers modèles de sociétés, dans une vision ultra occidentale. Comme le signale Dominique Wolton, « La mondialisation de l’information n’est que le reflet de l’Occident, lié à un certain modèle politique et culturel ».

Une relation directe
Le dernier argument du Secrétaire d’Etat repose sur la possibilité offerte par Internet de débattre sans intermédiaires, et ainsi de canaliser les masses autour de questions politiques. En misant sur la sagesse des foules, Eric Besson espère créer un consensus politique remontant vers les élus, qui s’en inspireraient pour initier les actions à venir. Néanmoins, cette optique, venant de la part d’un politicien, peut pousser à s’interroger sur la capacité des citoyens à affronter le discours travaillé et construit des élus, sans possibilité de les lire à travers les grilles de journalistes ou d’autres intermédiaires leur permettant de prendre de la distance. Comme le relevait Walter Benjamin (12) à propos de la télévision, les techniques risquent, en imposant une présence immédiate du pouvoir, non pas d’instaurer un rapport honnête, direct et transparent avec la population, mais au contraire de rendre inutiles les intermédiaires, et donc favoriser les dérives populistes. D’autre part, l’informatique impose un certain cadre de discussion, qui, s’il peut sembler rapprocher les individus, créer également une barrière entre ces derniers. La technologie, les logiciels, les codes, créés par des être humains, peuvent les relier, mais sont également une sorte de cyber-intermédiaire entre les individus.

Enfin, si le débat participe de la démocratie, quelles sont ses conséquences réelles sur les prises de décision ? En d’autres termes, quel poids pour les internautes dans la balance politique ? Lorsque l’on sait que les digital natives correspondent à la tranche d’âge qui a le moins participé aux élections présidentielles françaises de 2007, il convient de chercher par quel biais ces citoyens, élevés à l’ère d’Internet, s’investissent et participent de la vie démocratique. Et surtout, pour quel résultat concret. Les élus tiennent-ils réellement compte des opinions développées sur la toile ?

Internet comme espace de contre-pouvoir ?

« Nous avons tous, hommes politiques et acteurs des médias, été fortement dérangés par ces nouvelles incursions venues du ténébreux anonymat de la Toile ». A contre-courant de la démonstration utopiste qu’Eric Besson essaie de développer dans son essai, se trame une contre-démonstration au sein de laquelle il présente Internet comme un espace dont il faudrait se méfier. « Nous devons succomber à l’enthousiasme », « La France doit se laisser envahir par ces nouvelles façons de lire et de vivre le monde », car « son avenir à tous les titres en dépend » et  qu’ « il y a urgence à ce que nous partagions ce constat, pour redonner à la France la place qui lui revient sur la planète connectée ». Cette vision pessimiste et fataliste d’Eric Besson ne correspond en effet pas exactement à la vision utopiste et positive qu’il essaie par ailleurs de communiquer. Il avoue même qu’il serait « démagogique de croire qu’une élection majeure peut être préparée sur la base d’un wiki collaboratif ». Pour lui, Internet se doit de ne pas aller au-delà de son pur rôle d’ « aiguillon politique ». Courrier International du 1er janvier 2009 revient sur le cas de l’Egypte, qui vient d’obtenir d’Apple la suppression de la fonction GPS de ses téléphones portables. Pour Noam Cohen, auteur de l’article, « les possibilités offertes par Internet ou par la téléphonie mobile donnent l’impression d’être plus libres. Pourtant, les Etats parviennent encore à en limiter l’usage » afin de tenter de contrôler cet espace qui les effraie.

L’une des principales craintes d’Eric Besson réside dans le fait que l’Internet croise deux paramètres : tout internaute peut potentiellement informer et être informé sans passer par les canaux classiques, et Internet permet potentiellement de chercher et de trouver toute information, même obsolète. « Toute personne dont la vocation est le service de la res publica devra donc être encore plus prudente que par le passé quant aux conséquences de ses actes et de ses paroles, en public ou en privé. » Il semble justement que la transparence, notamment en ce qui concerne les élus, soit l’une des bases de la démocratie. Le citoyen devrait donc pouvoir savoir à qui il confie la part de pouvoir qu’il concède en faisant partie de la société (13) . Le Secrétaire d’Etat voit ici pour les citoyens un moyen de « voler » la parole des élus, et d’obliger ces derniers à « la cohérence de ses engagements ». Cette remarque semble étonnante, au sein d’un discours prônant la transparence et le débat direct non biaisé.

D’autre part, Eric Besson remet en cause le media Internet en évoquant le danger de la désinformation. Selon lui, cet espace serait propice à la circulation d’informations de manière virale, et empêcherait donc à ceux qui en sont l’objet de s’exprimer en retour. Mais ne s’agit-il pas là, de manière certes facilitée et amplifiée, du plus vieux media du monde, étudié par Jean-Noël Kapferer, la rumeur (14)? Ce phénomène existe donc déjà dans le monde réel, et n’a pas été provoqué par l’arrivé des nouvelles technologies. D’autre part, à l’heure actuelle, les internautes semblent commencer à relativement bien connaître et savoir apprécier le sérieux d’un site Internet. Qu’il s’agisse de grands médias classiques ayant fait leur entrée sur Internet, ou de pure-players ayant acquis une forte notoriété, il est actuellement possible d’apprécier une information selon sa provenance, notamment par des services comme Google Actus. Mieux, Internet permet de vérifier beaucoup plus rapidement la véracité de cette information, sur des sites connus pour leur sérieux, ou grâce à des sites chassant les rumeurs comme Hoaxbuster.com. Et selon Yannick Maignien , la solution pour parer aux effets pervers de cette perte de nos repère classiques résiderait notamment « dans la mise en place d’un Web sémantique et d’outils linguistiques capables d’analyses automatiques portant sur divers aspects de la véridiction. » Selon une étude menée en janvier 2007 par TNS Sofres sur les Internautes et la politique, 67% des internautes font confiance au média Internet, contre 48% pour la télévision. Parmi les raisons pouvant expliquer ce phénomène, peut-être le fait que 84 % des français interrogés pense que grâce à Internet, on peut trouver sur Internet des informations qui ne sont disponibles nulle part ailleurs. En revanche, seulement 40% pensent que grâce à Internet, els citoyens peuvent peser de manière plus efficace sur les prises de décision politiques.

Mais inversement, cette propagation rapide d’informations permet aux citoyens d’accéder rapidement à des informations que les médias classiques n’auraient pas communiqué ou auxquelles ceux-ci n’auraient pas eu accès, comme des vidéos enregistrées sur le vif grâce à des téléphones portables, ou des informations dérangeantes dont aucun média ne voudrait s’embarrasser, à l’instar de la vidéo compromettante tournée par Pierre Carles, et qu’aucune chaîne n’a voulu prendre le risque de diffuser, avant qu’il ne décide de la faire circuler dans son documentaire Pas vu pas pris. Selon Eric Besson, les institutions et les responsables ne pourraient appréhender les informations qui circulent à leur sujet sur la toile. Or on sait qu’à l’heure actuelle, des équipes entières, comme la cellule \Watch de chez \TBWA, sont dédiés à l’observation, à la veille en ligne. L’objectif, repérer les sites et les blogs clés, dont les contenus sont repris par d’autres. Un rapport est transmis chaque semaine au client, qui peut donc balayer une grande partie des informations transmises à son sujet, mais également réagir de manière optimale en cas de crise.

Autre critique formulée par Eric Besson, l’instabilité d’Internet et l’absence de règles, qu’il voit comme nécessaires. Sa vision s’appuie sur une appréhension classique, selon d’anciens modèles, de l’Internet, selon lequel, comme le résument Muriel Signouret et Delphine(15) , « je consomme donc je paie ». Un débat dans l’air du temps, au sein duquel les titres de journaux classiques s’insurgent contre le géant Google(16).  Comme le souligne Narvic (17) sur son blog , « le fond de l’affaire est qu’il sera probablement impossible de reconstruire sur internet, comme sur le papier, une intégration verticale publication/distribution. Les médias s’illusionnent à conserver ce projet. » Le Secrétaire d’Etat, qui parle de « fautes de jeunesse des acteurs du net » semble se ranger du côté de ceux qui essaient de reproduire les schémas anciens, sans réaliser que l’Internet ouvre sur de nouvelles possibilités et donc fatalement de nouveaux fonctionnements et de nouveaux modèles économiques.

Il devient donc nécessaire, selon lui, d’établir pour cette « rupture technologique » un certain nombre de règles précises, allant à l’encontre de l’idée que se faisaient les idéalistes, d’une cyberdémocratie indépendante. Dans l’Internet démocratique d’Eric Besson, il serait possible d’identifier les individus, qui auraient des droits et des devoirs.  Il faudrait protéger les contenus, toujours, malgré l’appellation de « rupture technologique », selon cet ancien modèle économique utilisé pour les médias classiques que sont les journaux, et donc « le téléchargement illégal disparaîtra progressivement grâce à l’action des maisons de disques et des fournisseurs d’accès… » Redistribuer le pouvoir de surveiller et punir à des entités économiques privées, semble étonnant de la part d’un élu, qui se targue de vouloir instaurer une démocratie plus pure. En effet, que Sony ou Orange puisse décider, à l’instar du pouvoir législatif, que telle attitude est illicite et doit être corrigée, vient totalement à l’encontre d’une démocratie, où le pouvoir est détenu par des entités publiques. Lorsque Michel Foucault (18) décrit le système pénal moderne, il note qu’une nouvelle population, les experts, intervient désormais au cours des procès, dans la prise de décision de la justice. Mais en aucun cas ces experts ne sauraient remplacer le système judiciaire étatique. 

Selon Thierry Vedel, cette vision utopiste ne pourrait finalement pas être considérée comme un modèle global, mais plutôt comme un idéal localement et ponctuellement applicable. Une juste mesure qu’Eric Besson essaie vraisemblablement également d’appréhender, lorsqu’il nuance son discours utopiste par des notes négatives présentant le cyberespace comme instable, menaçant et dangereux.


Notes
(1) THEBAULT, Vincent, Géopolitique de l’Europe, Paris, 2006,  Nathan, 333 pages, coll. « Nouveaux continents »
(2) francenumerique2012.fr
(3) MATTELART, Armand et Michèle, Histoire des théories de la communication, Paris, La Découverte, 2002
(4) VEDEL, Thierry, Dominique, « L’idée de démocratie électronique. Origines, visions, questions », in Le désenchantement démocratique, 2003, p. 243-266
(5) MARCUSE, Herbert, L’Homme unidimensionnel, Minuit, Paris,, 1967
(6) BARLOW, John Perry, « A Declaration of the Independence of Cyberspace »
(7) POSTER, Mark, « CyberDemocracy: Internet and the Public Sphere », University of California, 1995
(8) SALAUN, Jean-Michel, VANDENDORPE, Christian, Les défis de la publication sur le web : hyperlectures, cybertextes et méta-éditions,  Villeurbane, 2004, Presses de l’enssib, 289 pages, coll. « Référence »
(9) WOLTON, Dominique, L’autre mondialisation, Paris, 2003,  Flammarion, 211 pages, coll. « Champs »
(10) http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/visuel/2008/11/17/voyage-au-bout-du-charbon_1118477_3216.html
(11) http://www.rsf.org/rubrique.php3?id_rubrique=272
(12)   BENJAMIN, W., L’œuvre d’art à l’heure de sa reproductibilité technique, Gallimard, 2008
(13) HOBBES, T., Le citoyen, 1993, Paris, Flammarion, 408 pages
(14) KAPFERER, Jean-Noël, « Rumeurs », 1998, Paris, Points, 340 pages, coll. »Points actuels »
(15) Stratégies n°1524 du 4/12/2008
(16)  http://novovision.fr/?La-presse-est-tombee-par-terre-c
(17)  http://mediawatch.afp.com/?post/2008/12/11/Etats-Generaux-%3A-Google-en-position-daccuse
(18)  FOUCAULT, Michel, Surveiller et punir, Naissance de la prison,,Paris, 1975, Gallimard, 318 pages, coll. »Bibliothèque des histoires »



Bibliographie

BARLOW John Perry, « A Declaration of the Independence of Cyberspace », 1996

BENJAMIN Walter, L’œuvre d’art à l’heure de sa reproductibilité technique, Paris : Gallimard, 2008.

BESSON Eric, La République numérique, Paris : Grasset, 2008.

BRETON Thierry, L’utopie de la communication, Le mythe du « village planétaire », Paris : La Découverte,  1997.

COHEN Noam, Nouvelles technologies et utopie démocratique », in Courrier International n° 948, janvier 2009.

FOUCAULT Michel, Surveiller et punir, Naissance de la prison, Paris : Gallimard, 1975.

HOBBES Thomas, Le citoyen, Paris : Flammarion, 1993.

KAPFERER Jean-Noël, « Rumeurs », Paris : Points, 1998.

POSTER Mark, « CyberDemocracy: Internet and the Public Sphere », University of California, 1995 link

SALAUN Jean-Michel et Christian VANDENDORPE, Les défis de la publication sur le web : hyperlectures, cybertextes et méta-éditions,  Villeurbane,  Villeurbane : Presses de l’Enssib, 2004.

THEBAULT Vincent, Géopolitique de l’Europe, Paris : Nathan, 2006.

VEDEL Thierry, « L’idée de démocratie électronique. Origines, visions, questions », in
Le désenchantement démocratique, Perrineau Pascal (ss la dir. de),  La Tour d’Aigues : Editions de l’Aube, 2003.

WOLTON, Dominique, L’autre mondialisation, Paris : Flammarion, 2003.
Par Marie
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