Eric Besson, ou la Révolution Numérique à reculons

Publié le par Marie

Les NTIC, un nouveau technological gap entre zones économiques mondiales ? C’est ce qu’affirment les auteurs de l’ouvrage collectif Géopolitique de l’Europe(1) , lorsqu’ils avancent qu’actuellement, « le faible dynamisme européen s’explique partiellement par son absence de rôle moteur dans les innovations scientifiques et techniques de la 4e révolution technologique, celle des nouvelles technologies de l’information et de la communication. »

Nommé le 2 avril 2008 Secrétaire d’Etat chargé de la Prospective, de l’Evaluation des politiques publiques et du Développement de l’économie numérique, Eric Besson a fait de ce retard du vieux continent, et donc, plus précisément de la France, son cheval de bataille. Dès sa nomination, celui-ci a mis en place le plan France Numérique 2012, après consultation ouverte des citoyens français, dans le cadre des « assises du numérique»(2). L’objectif ? Selon les propres mots d’Eric Besson, « replacer la France parmi les grandes nations numériques à horizon 2012 » , face aux géants américains et asiatiques. Et pour permettre à tous d’appréhender sa vision de l’espace numérique et du potentiel qui lui semble être corollaire, concernant notamment les relations entre citoyens et Etat, il publiait, la même année, La République Numérique.  Au centre de la problématique de cet essai, la question de l’émancipation de l’homme par ce qu’il nomme la « révolution technique », et son incidence sur la démocratie : menace ou chance ? 

Développée au cœur de l’introduction et du quatrième et dernier chapitre de l’ouvrage, intitulé « Internet et la démocratie : un projet politique », la conception d’Eric Besson quant aux perspectives offertes par Internet à la sphère politique, qu’il s’agisse du citoyen ou de l’élu, s’articule autour d’une double approche antinomique. D’une part une approche utopiste d’Internet, décrit comme l’espace par excellence où pourrait s’exercer une démocratie totale. D’autre part une approche circonspecte d’ Internet,  décrit comme un espace menaçant de contre-pouvoir, qui pourrait être amené à concurrencer le pouvoir Etatique. Bénéfique, néfaste ? Comme nous allons le voir, la dialectique d’Eric Besson entrelace sans cesse les deux points de vue, mêlant confiance et méfiance vis-à-vis des technologies.. 

Dans la lignée des courants utopistes
« Internet est un outil républicain. Internet est progressiste. Internet est déjà un vecteur d’émancipation individuelle et de développement collectif et il est amené à le devenir davantage.» En introduisant ainsi son essai, Eric Besson marque d’entrée de jeu sa volonté de s’inscrire dans la lignée, initiée par  les sociologues fonctionnalistes(3) , des théoriciens ayant voulu voir dans les nouvelles technologies une occasion de réinventer une démocratie plus proche de son sens étymologique. 

Formulée dès les années 50 par Wiener, la vision utopiste des technologies comme vecteur de démocratie a d’abord pris la forme d’une perception de l’informatique comme moyen de rationaliser le pouvoir, en le soustrayant aux décisions imprévisibles dues aux émotions humaines. Une aspiration que l’on retrouve dans Metropolis, le dessin animé japonais de 2002 au sein duquel une machine est créée dans l’optique de gouverner de manière impartiale. Cette théorie, dont on ne retrouve chez Eric Besson que la volonté de créer par l’informatique une démocratie plus transparente, est notamment critiquée par Thierry Vedel(4) , qui y voit une disparition du droit citoyen, face à ce pouvoir rationalisé. D’autre part, celui-ci rappelle qu’Habermas considérait cette séparation entre gestion des problèmes et débat public comme dangereuse, dans la mesure où elle risquait fort de dépolitiser les foules. Herbert Marcuse, quant à lui, voyait également dans la rationalité, un moyen non pas de libérer mais d’asservir les individus.(5) 

Une vingtaine d’années plus tard, l’informatique des théories utopistes s’est déplacée du sommet d’où elle devait régner équitablement, pour intervenir localement, en créant un lien vertical entre élus et citoyens et horizontal entre citoyens, notamment grâce à la télévision. Plus proche de la représentation proposée par Eric Besson d’une « agora numérique » où chacun, citoyen comme élu, aurait la parole, ce type de théories semble, d’une part, devoir être critiquée par Clay Shirky, qui voit dans la télévision non un instrument de dialogue, mais seulement d’information à sens unique. D’autre part, cette idée d’agora numérique semble peu applicable à la France, toujours selon Thierry Vedel, qui avance que la tradition française voudrait que les citoyens attendent de l’Etat qu’il les guide, sans chercher outre mesure à participer à l’avancée du débat. Un point de vue également partagé par Thierry Baudin, ancien responsable de la construction d’une politique d’innovation au Ministère de l’Industrie, qui avançait lors de son intervention aux Mardis de l’Innovation du CNAM en Novembre dernier, que les scénarios de la connaissance en France procédaient par prophétie, donc descendaient du haut de la hiérarchie, des individus influents, vers les citoyens, contrairement à d’autres aires culturelles, où l’on procède par méditation, en agrégeant les efforts de chacun. Pourtant, nous pourrions alors nous interroger sur le succès du crowd-sourcing, en France. Si la culture française semble si peu propice à la réflexion et la construction collective, comme expliquer le succès de versions francophones de sites collaboratifs comme Wikipédia ? 

Les années quatre-vingt-dix ont vu, avec l’émergence du réseau Internet, organisé de manière « anarchique, égalitaire et coopérative » , apparaître des courants prônant jusqu’à l’indépendance de cette nouvelle entité qu’ils nomment alors le cyberespace. En 1995 et 1996, John Perry Barlow (6)  puis Mark Poster (7) rédigeaient les articles fondateurs de cette mouvance projetant dans les nouvelles technologies en ligne l’espoir de nouvelles formes de démocratie, et non le prolongement de la démocratie telle qu’elle s’exerce déjà dans le monde physique. Une démocratie déterritorialisée, comme le déclare John Perry Barlow : « We have no elected government. […] I declare the global social space we are building to be naturally independent of the tyrannies you seek to impose on us. » Une démocratie retrouvée, après la précédente division des citoyens par l’apparition de la télévision, un retour virtuel mais décuplé et élargi des lieux de rencontre et de débats. Une démocratie où l’hédonisme serait teinté de solidarité, et où les relations politiques ne se constitueraient plus de manière verticales, des citoyens vers les élus et vice-versa, mais de manière horizontale, dans l’objectif d’agréger les aspirations et les opinions de chacun vers un consensus général.

Les trois thèmes centraux, lorsque l’on évoque Internet comme outil de la démocratie, sont liés d’une part à l’information, qui permet au citoyen d’avoir toutes les clés en main pour comprendre les enjeux, d’autre part au débat, auquel il lui est permis de participer, et enfin à la prise de décision, qui découle de cette discussion collaborative.

Maintenant que nous avons brièvement resitué l’évolution des théories utopistes à travers l’évolution des techniques, observons dans le texte d’Eric Besson comment ; et avec quels arguments ; ces trois questions sont traitées.

Internet comme espace démocratique
Considéré comme un nouvel espace vierge à investir, utilisé par des internautes drapés derrière l’anonymat, Internet peut sembler propice à l’émergence d’une certaine forme de démocratie, érigée hors des règles que nous connaissons jusqu’alors dans le monde physique. Pourtant, contrairement aux proclamations d’indépendance que nous avons évoquées précédemment, Eric Besson voit dans ce nouvel outil un moyen, non pas d’établir une cyberdémocratie, mais bien d’optimiser localement, au sein des frontières des Nations physiques, la démocratie en place.

Communication versus information
L’un des premiers arguments formulé par le Secrétaire d’Etat concerne l’opportunité offerte par Internet aux citoyens d’être « plus informés, plus conscients et donc plus respectueux de la chose publique ». Il  évoque notamment l’utilisation de l’e-mail, et sa capacité à transmettre massivement et partager du contenu et du forum, grâce auquel des débats peuvent se cristalliser autour de thématiques précises. Deux outils de communication principalement horizontaux, donc, où les citoyens échangent entre eux, soit parce qu’ils y ont été incités en recevant un mail qu’ils choisissent ou non de transmettre, soit parce qu’ils ont décidé de se rendre sur une plate-forme d’échange, dont ils connaissent généralement la thématique ou la « ligne éditoriale ». Nous pouvons d’ores et déjà remarquer que dans ces deux cas, l’internaute doit prendre une part active à cet accès au savoir, et qu’il est rarement, voire jamais, confronté directement à un élu quelconque. Plus qu’une société de l’information, nous pourrions parler d’une société de l’attention, dans laquelle les individus choisissent de se tourner vers telle ou telle information disponible.

Eric Besson poursuit par l’idée qu’« en moins de quinze ans, Internet a donné à un milliard et demi d’humains l’accès à presque toute la connaissance disponible. Pour peu que son foyer ou son lycée dispose d’une bonne connexion, un adolescent peut désormais se nourrir de tout ce qui est nécessaire à son édification »… Et pour peu que ce lycéen s’intéresse à cette connaissance disponible ! Dominique Wolton met en garde contre cette confusion communément effectuée entre communication et information. En effet, selon lui, « Avec la mondialisation de l’information, le moindre événement est rendu visible, et apparemment plus compréhensible. Pour autant,  il n’y a pas de lien direct entre l’augmentation du nombre d’informations et la compréhension du monde. Telle est la nouvelle donne du siècle qui s’ouvre : l’information ne crée pas la communication ».

La chasse à l’information
En effet, comme le rappelait Didier Lombard lors de sa conférence de presse à La Cantine en Septembre dernier, l’internaute « n’est plus une extrémité froide, mais en proie à une effervescence due au fait qu’il est désormais branché à tout le reste du réseau. Il se trouve potentiellement relié à son ensemble ». Mais le fait qu’il se trouve potentiellement relié à l’ensemble des informations véhiculées sur Internet n’implique pas qu’il puisse, ou même qu’il souhaite y accéder. La communication sur Internet n’implique pas l’accès à l’information. Pour cela, l’internaute doit être actif, et ou faire partie de sous-réseaux proches également intéressés par et acteurs de la transmission de l’information. En d’autres termes, échanger n’est pas forcément informer ou être informé.

Comme le relève Jean-Michel Salaün (8) , « la connaissance sur le Web ne s’acquiert pas dans le texte lui-même, mais bien dans l’acte de naviguer d’un site à l’autre ». Cette action doit donc être volontairement initiée par l’internaute. Ce sont les liens qui permettent d’accéder à l’information. Des liens glanés au gré de la navigation, des liens transmis par un tiers, ou bien, principalement, des liens directement trouvés par le biais de moteurs de recherche. Mark Heyer, cité dans le même ouvrage, compare les différents types de lecture qui existent aux diverses méthodes de procuration de nourriture. La lecture du roman y est assimilée à l’acte de brouter, celle des journaux s’apparente à de la cueillette, tandis que l’utilisation d’encyclopédies, dans lesquelles le lecteur désire trouver une information précise, fonctionnerait comme la chasse. La recherche d’informations par le biais de moteurs de recherche pourrait donc également être comparée à ce type de lecture. Dans ce cas, l’internaute agit donc, et ne peut attendre que le lien lui soit fourni par le hasard de la navigation, ou par la réception de l’e-mail d’un tiers. Ceci semble donc instaurer un fonctionnement « organisé non plus en fonction d’une lecture continue ou d’une récitation à haute voix, mais selon les paramètres les plus susceptibles de correspondre à des besoins spécifiques de lecture et d’information. »

L’information par tous et pour tous
Internet, un moyen de « favoriser l’essor et la reconnaissance de ceux que l’on ne voit pas et que l’on entend jamais » ? On peut opposer à cette vision utopique d’Eric Besson le fait que la majeure partie de ceux qui informent et prennent la parole sur la toile possèdent initialement un savoir et une capacité à prendre la parole. Ceci est vrai pour les sites Internet, mais également les blogs les plus influents qui sont, pour une grande partie d’entre eux, tenus par des journalistes ou des intellectuels aptes à analyser et à offrir leur point de vue construit, même si chaque internaute est potentiellement en droit de s’exprimer sur Internet, et ce malgré les restrictions locales. Dans la figure même de l’agora numérique proposée par Eric Besson réside sa limite : chacun peut prendre la parole, mais doit apporter, proposer et savoir exprimer l’information qu’il souhaite exposer aux yeux de tous. Contrairement à ce que le Secrétaire d’Etat affirme, lorsqu’il écrit que « l’internaute qui se connecte abandonne comme une défroque inutile tous les marqueurs externes de sa vie réelle », les disparités et les habitus sociaux semblent jouer dans l’utilisation que font les citoyens d’Internet. Il semble peu probable qu’un citoyen désabusé, désintéressé depuis toujours par la politique et peu enclin au débat et à la réflexion, devienne soudainement  passionné et impliqué dans les débats politiques online.

Après les disparités sociales, la question des disparités mondiales semble devoir être soulevée. En effet, comme le relève Dominique Wolton (9), « Les hommes d’un bout à l’autre de la planète ne sont pas intéressés par les mêmes choses… ni ne font le même usage des informations. » Le rapprochement par l’outil technologique met en lumière l’importance des disparités culturelles, et donc des disparités dans la recherche de l’information. Si les internautes sont donc potentiellement tous reliés, les cultures et les groupes sociaux dont ils relèvent semblent donc devoir en partie déterminer leur utilisation de cette gigantesque bibliothèque qu’est l’Internet. Plus inquiétant, selon Dominique Wolton, « longtemps considérée comme un facteur d’émancipation et de progrès, l’information peut devenir un facteur d’incompréhension, voire de haine. L’information ne suffit plus à créer la communication, c’est même l’inverse. En rendant visibles les différences culturelles et les inégalités, elle oblige à un gigantesque effort de compréhension. Le monde est devenu un village global sur plan technique, il ne l’est pas sur le plan social, culturel et politique. »


Une question de formats
Si Eric Besson concède que le traditionnel duo texte - image fixe utilisé traditionnellement dans l’imprimerie et aux débuts d’Internet n’attirait que les internautes les plus initialement intéressés par les sujets évoqués, celui-ci place dans le format vidéo l’espoir que les internautes classiquement les moins demandeurs d’information s’y intéressent, par assimilation avec la télévision, media populaire. Or, si la vidéo en ligne et la télévision peuvent sembler proches, par ils ne procèdent, encore une fois, pas de la même manière. Quand un téléspectateur est abreuvé d’un flux continuel sur lequel il ne possède que l’unique pouvoir d’éteindre la télévision ou de changer de canal, l’internaute peut choisir quel extrait vidéo il souhaite visionner. Il peut le recevoir, le transmettre, le visionner à nouveau et même parfois le commenter. En revanche, si Eric Besson voit dans ce format un moyen d’aplanir les disparités entre les niveaux disparates d’accès à l’information, il convient de noter qu’une vidéo Internet, de format court comme c’est souvent le cas, rend difficile la mise en perspective de l’information au sein d’un contexte plus général. Si une vidéo en ligne dénuée de toute contextualisation peut s’avérer informative, elle ne peut se limiter qu’à un fait, et non à une explication pédagogique permettant au citoyen d’acquérir les clés pour comprendre les enjeux. Lorsqu’elle est, en revanche, combinée à d’autres formats dans un récit multimédia, comme le Voyage au bout du charbon créé par Le Monde (10), elle apporte l’aspect attractif permettant de véhiculer de manière plus ludique des informations qui pourraient d’ordinaire désintéresser une partie de la population.

Une vision occidentale
Nous avons pour habitude d’appréhender Internet comme une entité égalitaire, où une seule et même législation serait en vigueur. Il convient toutefois de rappeler que l’Internet est aussi disparate que peut l’être notre planète. Comme le concède Eric Besson, allant ainsi à l’encontre de sa démonstration, Internet est « à l’image de notre monde », disparate, et soumis aux lois locales. Régulièrement, Reporters sans frontières établit une carte mondiale des « ennemis d’Internet » (11), confirmant ainsi le fait que les gouvernements interviennent et régissent localement pour façonner leur propre Internet, exempts de sites allant à l’encontre de leurs idéaux, de leurs cultures, de leurs visions du monde.

Eric Besson omet à de nombreuses reprises de prendre en compte ce paramètre et se place d’un point de vue exclusivement occidental, selon lequel Internet offrirait « à chacun un accès illimité à la connaissance et à l’information » et permettrait « dans tous les pays l’élévation de tous » grâce à ce « progrès dont l’humanité sortira grandie ». Ce discours vient à l’encontre de ce que montre l’association Reporters sans Frontières : « chacun » n’accède pas, à la surface du globe, à une quantité illimité d’information. Pis, certains citoyens peuvent être punis pour leur prise de parole, comme l’a montré l’emprisonnement du cyberdissident chinois  Hu Jia, qui a reçu en décembre dernier le Prix Sakharov pour la liberté de penser.  Ceci reste également vrai pour des nations se targuant d’être de grandes démocraties, comme les USA : nous nous souvenons tous de l’affaire Yahoo, à l’issue de laquelle le site avait du retirer de la vente des objets nazis. Et si, comme Eric Besson l’affirme, « Internet donne accès à l’information de la façon la plus libre et ouverte : quel que soit le moment, à tout endroit du globe, quelle que soit sa provenance », encore faut-il inversement pouvoir y accéder. D’autre part, Eric Besson avance que société de communication, donc occidentale, rime avec « élévation », et que « les nouveaux réseaux apporteront in fine un progrès dont l’humanité sortira grandie ». Il hiérarchise par là même les divers modèles de sociétés, dans une vision ultra occidentale. Comme le signale Dominique Wolton, « La mondialisation de l’information n’est que le reflet de l’Occident, lié à un certain modèle politique et culturel ».

Une relation directe
Le dernier argument du Secrétaire d’Etat repose sur la possibilité offerte par Internet de débattre sans intermédiaires, et ainsi de canaliser les masses autour de questions politiques. En misant sur la sagesse des foules, Eric Besson espère créer un consensus politique remontant vers les élus, qui s’en inspireraient pour initier les actions à venir. Néanmoins, cette optique, venant de la part d’un politicien, peut pousser à s’interroger sur la capacité des citoyens à affronter le discours travaillé et construit des élus, sans possibilité de les lire à travers les grilles de journalistes ou d’autres intermédiaires leur permettant de prendre de la distance. Comme le relevait Walter Benjamin (12) à propos de la télévision, les techniques risquent, en imposant une présence immédiate du pouvoir, non pas d’instaurer un rapport honnête, direct et transparent avec la population, mais au contraire de rendre inutiles les intermédiaires, et donc favoriser les dérives populistes. D’autre part, l’informatique impose un certain cadre de discussion, qui, s’il peut sembler rapprocher les individus, créer également une barrière entre ces derniers. La technologie, les logiciels, les codes, créés par des être humains, peuvent les relier, mais sont également une sorte de cyber-intermédiaire entre les individus.

Enfin, si le débat participe de la démocratie, quelles sont ses conséquences réelles sur les prises de décision ? En d’autres termes, quel poids pour les internautes dans la balance politique ? Lorsque l’on sait que les digital natives correspondent à la tranche d’âge qui a le moins participé aux élections présidentielles françaises de 2007, il convient de chercher par quel biais ces citoyens, élevés à l’ère d’Internet, s’investissent et participent de la vie démocratique. Et surtout, pour quel résultat concret. Les élus tiennent-ils réellement compte des opinions développées sur la toile ?

Internet comme espace de contre-pouvoir ?

« Nous avons tous, hommes politiques et acteurs des médias, été fortement dérangés par ces nouvelles incursions venues du ténébreux anonymat de la Toile ». A contre-courant de la démonstration utopiste qu’Eric Besson essaie de développer dans son essai, se trame une contre-démonstration au sein de laquelle il présente Internet comme un espace dont il faudrait se méfier. « Nous devons succomber à l’enthousiasme », « La France doit se laisser envahir par ces nouvelles façons de lire et de vivre le monde », car « son avenir à tous les titres en dépend » et  qu’ « il y a urgence à ce que nous partagions ce constat, pour redonner à la France la place qui lui revient sur la planète connectée ». Cette vision pessimiste et fataliste d’Eric Besson ne correspond en effet pas exactement à la vision utopiste et positive qu’il essaie par ailleurs de communiquer. Il avoue même qu’il serait « démagogique de croire qu’une élection majeure peut être préparée sur la base d’un wiki collaboratif ». Pour lui, Internet se doit de ne pas aller au-delà de son pur rôle d’ « aiguillon politique ». Courrier International du 1er janvier 2009 revient sur le cas de l’Egypte, qui vient d’obtenir d’Apple la suppression de la fonction GPS de ses téléphones portables. Pour Noam Cohen, auteur de l’article, « les possibilités offertes par Internet ou par la téléphonie mobile donnent l’impression d’être plus libres. Pourtant, les Etats parviennent encore à en limiter l’usage » afin de tenter de contrôler cet espace qui les effraie.

L’une des principales craintes d’Eric Besson réside dans le fait que l’Internet croise deux paramètres : tout internaute peut potentiellement informer et être informé sans passer par les canaux classiques, et Internet permet potentiellement de chercher et de trouver toute information, même obsolète. « Toute personne dont la vocation est le service de la res publica devra donc être encore plus prudente que par le passé quant aux conséquences de ses actes et de ses paroles, en public ou en privé. » Il semble justement que la transparence, notamment en ce qui concerne les élus, soit l’une des bases de la démocratie. Le citoyen devrait donc pouvoir savoir à qui il confie la part de pouvoir qu’il concède en faisant partie de la société (13) . Le Secrétaire d’Etat voit ici pour les citoyens un moyen de « voler » la parole des élus, et d’obliger ces derniers à « la cohérence de ses engagements ». Cette remarque semble étonnante, au sein d’un discours prônant la transparence et le débat direct non biaisé.

D’autre part, Eric Besson remet en cause le media Internet en évoquant le danger de la désinformation. Selon lui, cet espace serait propice à la circulation d’informations de manière virale, et empêcherait donc à ceux qui en sont l’objet de s’exprimer en retour. Mais ne s’agit-il pas là, de manière certes facilitée et amplifiée, du plus vieux media du monde, étudié par Jean-Noël Kapferer, la rumeur (14)? Ce phénomène existe donc déjà dans le monde réel, et n’a pas été provoqué par l’arrivé des nouvelles technologies. D’autre part, à l’heure actuelle, les internautes semblent commencer à relativement bien connaître et savoir apprécier le sérieux d’un site Internet. Qu’il s’agisse de grands médias classiques ayant fait leur entrée sur Internet, ou de pure-players ayant acquis une forte notoriété, il est actuellement possible d’apprécier une information selon sa provenance, notamment par des services comme Google Actus. Mieux, Internet permet de vérifier beaucoup plus rapidement la véracité de cette information, sur des sites connus pour leur sérieux, ou grâce à des sites chassant les rumeurs comme Hoaxbuster.com. Et selon Yannick Maignien , la solution pour parer aux effets pervers de cette perte de nos repère classiques résiderait notamment « dans la mise en place d’un Web sémantique et d’outils linguistiques capables d’analyses automatiques portant sur divers aspects de la véridiction. » Selon une étude menée en janvier 2007 par TNS Sofres sur les Internautes et la politique, 67% des internautes font confiance au média Internet, contre 48% pour la télévision. Parmi les raisons pouvant expliquer ce phénomène, peut-être le fait que 84 % des français interrogés pense que grâce à Internet, on peut trouver sur Internet des informations qui ne sont disponibles nulle part ailleurs. En revanche, seulement 40% pensent que grâce à Internet, els citoyens peuvent peser de manière plus efficace sur les prises de décision politiques.

Mais inversement, cette propagation rapide d’informations permet aux citoyens d’accéder rapidement à des informations que les médias classiques n’auraient pas communiqué ou auxquelles ceux-ci n’auraient pas eu accès, comme des vidéos enregistrées sur le vif grâce à des téléphones portables, ou des informations dérangeantes dont aucun média ne voudrait s’embarrasser, à l’instar de la vidéo compromettante tournée par Pierre Carles, et qu’aucune chaîne n’a voulu prendre le risque de diffuser, avant qu’il ne décide de la faire circuler dans son documentaire Pas vu pas pris. Selon Eric Besson, les institutions et les responsables ne pourraient appréhender les informations qui circulent à leur sujet sur la toile. Or on sait qu’à l’heure actuelle, des équipes entières, comme la cellule \Watch de chez \TBWA, sont dédiés à l’observation, à la veille en ligne. L’objectif, repérer les sites et les blogs clés, dont les contenus sont repris par d’autres. Un rapport est transmis chaque semaine au client, qui peut donc balayer une grande partie des informations transmises à son sujet, mais également réagir de manière optimale en cas de crise.

Autre critique formulée par Eric Besson, l’instabilité d’Internet et l’absence de règles, qu’il voit comme nécessaires. Sa vision s’appuie sur une appréhension classique, selon d’anciens modèles, de l’Internet, selon lequel, comme le résument Muriel Signouret et Delphine(15) , « je consomme donc je paie ». Un débat dans l’air du temps, au sein duquel les titres de journaux classiques s’insurgent contre le géant Google(16).  Comme le souligne Narvic (17) sur son blog , « le fond de l’affaire est qu’il sera probablement impossible de reconstruire sur internet, comme sur le papier, une intégration verticale publication/distribution. Les médias s’illusionnent à conserver ce projet. » Le Secrétaire d’Etat, qui parle de « fautes de jeunesse des acteurs du net » semble se ranger du côté de ceux qui essaient de reproduire les schémas anciens, sans réaliser que l’Internet ouvre sur de nouvelles possibilités et donc fatalement de nouveaux fonctionnements et de nouveaux modèles économiques.

Il devient donc nécessaire, selon lui, d’établir pour cette « rupture technologique » un certain nombre de règles précises, allant à l’encontre de l’idée que se faisaient les idéalistes, d’une cyberdémocratie indépendante. Dans l’Internet démocratique d’Eric Besson, il serait possible d’identifier les individus, qui auraient des droits et des devoirs.  Il faudrait protéger les contenus, toujours, malgré l’appellation de « rupture technologique », selon cet ancien modèle économique utilisé pour les médias classiques que sont les journaux, et donc « le téléchargement illégal disparaîtra progressivement grâce à l’action des maisons de disques et des fournisseurs d’accès… » Redistribuer le pouvoir de surveiller et punir à des entités économiques privées, semble étonnant de la part d’un élu, qui se targue de vouloir instaurer une démocratie plus pure. En effet, que Sony ou Orange puisse décider, à l’instar du pouvoir législatif, que telle attitude est illicite et doit être corrigée, vient totalement à l’encontre d’une démocratie, où le pouvoir est détenu par des entités publiques. Lorsque Michel Foucault (18) décrit le système pénal moderne, il note qu’une nouvelle population, les experts, intervient désormais au cours des procès, dans la prise de décision de la justice. Mais en aucun cas ces experts ne sauraient remplacer le système judiciaire étatique. 

Selon Thierry Vedel, cette vision utopiste ne pourrait finalement pas être considérée comme un modèle global, mais plutôt comme un idéal localement et ponctuellement applicable. Une juste mesure qu’Eric Besson essaie vraisemblablement également d’appréhender, lorsqu’il nuance son discours utopiste par des notes négatives présentant le cyberespace comme instable, menaçant et dangereux.


Notes
(1) THEBAULT, Vincent, Géopolitique de l’Europe, Paris, 2006,  Nathan, 333 pages, coll. « Nouveaux continents »
(2) francenumerique2012.fr
(3) MATTELART, Armand et Michèle, Histoire des théories de la communication, Paris, La Découverte, 2002
(4) VEDEL, Thierry, Dominique, « L’idée de démocratie électronique. Origines, visions, questions », in Le désenchantement démocratique, 2003, p. 243-266
(5) MARCUSE, Herbert, L’Homme unidimensionnel, Minuit, Paris,, 1967
(6) BARLOW, John Perry, « A Declaration of the Independence of Cyberspace »
(7) POSTER, Mark, « CyberDemocracy: Internet and the Public Sphere », University of California, 1995
(8) SALAUN, Jean-Michel, VANDENDORPE, Christian, Les défis de la publication sur le web : hyperlectures, cybertextes et méta-éditions,  Villeurbane, 2004, Presses de l’enssib, 289 pages, coll. « Référence »
(9) WOLTON, Dominique, L’autre mondialisation, Paris, 2003,  Flammarion, 211 pages, coll. « Champs »
(10) http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/visuel/2008/11/17/voyage-au-bout-du-charbon_1118477_3216.html
(11) http://www.rsf.org/rubrique.php3?id_rubrique=272
(12)   BENJAMIN, W., L’œuvre d’art à l’heure de sa reproductibilité technique, Gallimard, 2008
(13) HOBBES, T., Le citoyen, 1993, Paris, Flammarion, 408 pages
(14) KAPFERER, Jean-Noël, « Rumeurs », 1998, Paris, Points, 340 pages, coll. »Points actuels »
(15) Stratégies n°1524 du 4/12/2008
(16)  http://novovision.fr/?La-presse-est-tombee-par-terre-c
(17)  http://mediawatch.afp.com/?post/2008/12/11/Etats-Generaux-%3A-Google-en-position-daccuse
(18)  FOUCAULT, Michel, Surveiller et punir, Naissance de la prison,,Paris, 1975, Gallimard, 318 pages, coll. »Bibliothèque des histoires »



Bibliographie

BARLOW John Perry, « A Declaration of the Independence of Cyberspace », 1996

BENJAMIN Walter, L’œuvre d’art à l’heure de sa reproductibilité technique, Paris : Gallimard, 2008.

BESSON Eric, La République numérique, Paris : Grasset, 2008.

BRETON Thierry, L’utopie de la communication, Le mythe du « village planétaire », Paris : La Découverte,  1997.

COHEN Noam, Nouvelles technologies et utopie démocratique », in Courrier International n° 948, janvier 2009.

FOUCAULT Michel, Surveiller et punir, Naissance de la prison, Paris : Gallimard, 1975.

HOBBES Thomas, Le citoyen, Paris : Flammarion, 1993.

KAPFERER Jean-Noël, « Rumeurs », Paris : Points, 1998.

POSTER Mark, « CyberDemocracy: Internet and the Public Sphere », University of California, 1995 link

SALAUN Jean-Michel et Christian VANDENDORPE, Les défis de la publication sur le web : hyperlectures, cybertextes et méta-éditions,  Villeurbane,  Villeurbane : Presses de l’Enssib, 2004.

THEBAULT Vincent, Géopolitique de l’Europe, Paris : Nathan, 2006.

VEDEL Thierry, « L’idée de démocratie électronique. Origines, visions, questions », in
Le désenchantement démocratique, Perrineau Pascal (ss la dir. de),  La Tour d’Aigues : Editions de l’Aube, 2003.

WOLTON, Dominique, L’autre mondialisation, Paris : Flammarion, 2003.

Publié dans Web

Commenter cet article

fermaton.over-blog.com (Clovis Simard,phD) 18/03/2012 12:41

BLOG(fermaton.over-blog.com)
No-11, NEUTRINO. UNE NOUVELLE THÉORIE EN PHYSIQUE ??

Chef 02/02/2009 22:53

la naïveté générale et postiviste à l'égard de la Toile prêterait à (sous)rire si elle n'était, très largement, partagée par des décideurs comme Eric Besson.
Internet, pas plus que l'imprimerie autrefois ou le film hier, n'a pas de qualité intrinsèque autre que d'être un médium. les erreurs de wikipédia, la fausse efficacité de google mais aussi, bien sûr, le formidable levier de manipulation et de profit qu'il offre à toutes les mafias, tyrannies et autres perversions, suffisent amplement à le prouver. et c'est bien ce qui désarçonne le politicien "républicain". car s'il est une chose que la Toile n'est pas, c'est bien républicaine. non pas seulement parce qu'il est douteux que les sites "républicains" connaissent un grand succès, mais surtout parce que ce formidable canal de communication n'a pas, en lui-même de projet idéologique d'émancipation et d'éducation du genre humain... au contraire, serait-on même tenté de penser avec le grand Herbert Marcuse, dont les 20-30 premières pages de l'Homme unidimensionnel fournissent (avec les pages d'Adorno et de Horkheimer sur la production industrielle de la culture et de l'information) un cadre interprétatif inégalé. que dire en effet, de la servilité totale de google vis-à-vis de la chine ou encore de la pudibonderie de facebook (pas à l'égard de la mafia..)? en vérité Internet est un outil de communication (indiféremment bon ou mauvais selon les fins qu'il véhicule) mais pas un projet communicationnel émancipateur. sa seule révolution bouleversante en effet étant sans doute le sentiment d'ubiquité qu'il offre à tous les connectés...